Prier pour les bourreaux

Celui qui nous gardait était très jeune.(…) J’avais vingt et un ans, lui en avait vingt-six. (…) Alors que je pouvais encore parler, cette égalité d’âge m’avait amené à lui dire : « Mais comment en êtes-vous arrivé là ? ». Et je ne lui parlais pas ainsi sur le ton de la condamnation ou de la vengeance. C’était sur le ton du désespoir et de la compassion. (…) Le bourreau ne connaît pas le mal ; le jour où il le découvre, il fait un grand pas vers la vérité (…) J’ai toujours pensé que le malheur était plus du côté du bourreau que du côté de la victime. C ce n’est pas évident. Et c’est une des raisons pour laquelle j’ai clamé depuis prés de cinquante ans : « Priez pour les bourreaux avant de prier pour les victimes ! » Pour les victimes aussi, bien sûr : Dieu sait si elles en ont besoin ! Mais le grand malheur est du côté des bourreaux. (…) Dans un être en état de malheur, je vois Dieu qui se précipite. Et dans une proximité si grande qu’à certains moments, fugitivement, comme un flash en un quart de seconde, il y a une présence qui est un peu ressentie et tellement ressentie par l’autre !

Cet officier allemand, avec qui je dialoguais, entendais ces paroles. Quarante ans après, lorsque je l’ai revu, l’homme était au bord de la mort et me recherchait pour en parler avec moi. « Pourquoi aviez-vous dit cela ? Quand vous parliez de Dieu, est-ce que vous parliez dans ce sens là ? » me demandait-il. Ces paroles le tenaient depuis qu’il nous gardait incarcérés (…) Comme l’huile, elles l’avaient pénétré.